Les enfants, ou plus précisément leur absence, seraient-ils devenus une nouvelle niche commerciale ? Alors que les offres ‘no kids’ s'étaient d’abord développées de façon marginale sur certains segments très spécifiques comme les croisières ou le très haut de gamme, elles sont désormais bien ancrées dans certains pays – notamment en Corée du Sud et aux Etats-Unis. En France, la tendance gagne du terrain et représenterait, selon le syndicat Entreprises du voyage, entre 3 et 5 % du marché. Les transports sont également concernés : la SNCF, avec le lancement de la classe Optimum interdite aux plus jeunes, a relancé le débat en janvier dernier.
Les hôtels et restaurants qui se sont engouffrés sur ce marché restent toutefois difficiles à recenser précisément, car ils recouvrent des pratiques très variées. Certains ne proposent pas de menu enfant, de chaise haute, de lit bébé… ou possèdent des équipements peu adaptés aux plus jeunes - par exemple des piscines où ils n’ont pas pied – ce qui éloigne de fait les parents. D’autres sont plus explicitement réservés aux adultes : une rapide visite sur un site de réservation en ligne permet ainsi de cocher le filtre ‘adultes seulement’ pour les sélectionner.
“Un électrochoc”
La situation inquiète Sarah El Haïry, haute-commissaire à l’enfance, qui observe l’évolution de la tendance avec attention. Au nom de la recherche de calme et pour éviter les conflits entre les générations, certains professionnels “sont en train de franchir une ligne rouge qui n’est pas anodine”, alerte-t-elle. Et d’ajouter : “J’entends parler de liberté commerciale alors qu’il s’agit de discrimination. Or, la loi est explicite en la matière puisque qu’elle intègre la discrimination d’âge. Dans notre droit, l’enfant est un sujet, pas un accessoire que l’on pourrait exclure de manière volontaire.” Une famille ayant, pour la première fois, saisi le conseil d’État sur les offres no-kids, celui-ci devrait produire dans les prochains mois une jurisprudence qui permettra de clarifier l’interprétation de la loi, espère la haute-commissaire.
Elle-même fille de restaurateur, Sarah El Hairy confie son attachement aux notions d’accueil et d’hospitalité, et regrette le choix fait par ces professionnels : “J’ai eu un électrochoc lorsque j’ai vu des campings arriver sur cette tendance no-kids, alors qu’ils sont, par essence, peut-être les lieux les plus familiaux que l’on connaisse, en tout cas dans notre modèle français.”
Repenser les espaces et les process
L’ancienne ministre déléguée chargée de l'Enfance, de la Jeunesse et des Familles voit dans ces offres une mauvaise réponse à une question légitime : “Le sujet principal est celui de la conflictualité d’usage entre les besoins des différentes clientèles. Certains choisissent d’exclure les enfants au lieu de se demander quels aménagements et bonnes pratiques pourraient être mis en place et permettraient de ne plus avoir à fragmenter leur clientèle.”
Et d’encourager les professionnels : “Il ne faut pas céder à la facilité mais au contraire repenser les espaces et les process” pour que la présence des enfants soit facilitée : par exemple des coins jeux, des espaces séparés pour certaines activités, des tables servies en priorité, des horaires adaptés à la piscine… “Bien sûr, je ne minimise pas le fait que cela ajoute quelques contraintes, mais cela permet de créer une offre différenciante grâce à cette complémentarité des usages.”
Pour lutter ce qu’elle voit comme “un affaiblissement de la tolérance collective”, Sarah El Haïry a lancé l’année dernière un nouveau label, Le Choix des familles, décerné à 50 hôtels, restaurants et lieux culturels sur recommandation des clients. Une nouvelle promotion sera ouverte en juin prochain, et élargie à de nouvelles catégories de lieux : “L’idée est de montrer que l’hospitalité française est bienveillante, qu’elle a vocation à s’adresser à tous les âges et non à exclure une partie de la population.”
Publié par Roselyne DOUILLET
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