Léo Troisgros, La liberté comme forme d’héritage
Vous êtes le dernier de la quatrième génération. Pouvez-vous revenir précisément sur votre parcours avant de revenir travailler dans l’univers familial ?
Je suis le petit frère de César et Marion. J’ai grandi dans cet environnement sans vraiment me poser la question de ce qu’il représentait. Après un bac S, j’ai intégré l’Institut Paul Bocuse. Je voulais être cuisinier depuis l’âge de 9 ans. Ce n’était pas une décision tardive, ni une orientation par défaut. C’était une envie très ancrée. J’ai commencé à Paris, chez Guy Savoy, avant de partir chez Benoît Violier en Suisse, puis chez Alexandre Gauthier. Ce sont des maisons différentes, mais avec un univers qui résonne avec celui de ma famille : une cuisine d’auteur, exigeante, engagée, une attention portée à l’architecture, au cadre, à l’expérience globale… En 2015, j’ai rencontré Lisa. Elle faisait des études de science politique. Je l’ai rejointe à Berlin. Là-bas, j’ai trouvé un poste dans un restaurant deux étoiles Michelin, puis dans un bistrot berlinois. Lisa travaillait en restauration en parallèle de ses études pour financer sa vie étudiante. Cette période a été importante pour moi. J’ai découvert une autre clientèle, un autre rapport à la gastronomie, moins codifié, moins institutionnel, hors du cadre français traditionnel. En 2017, nous sommes arrivés à La Colline du Colombier. J’y ai travaillé comme sous-chef, Lisa comme adjointe de direction, le temps d’une saison. Puis nous sommes partis au Japon. C’était un rêve. J’ai intégré le restaurant Cuisine Michel Troisgros. J’y ai vécu des expériences professionnelles très fortes, mais aussi une découverte culturelle immense. Le Japon m’a profondément marqué, dans la précision, le respect du produit, le rapport au geste.
À notre retour, nous avons décidé de rejoindre Roanne, nous voulions travailler avec et pour la famille. Lisa en salle, moi comme chef de partie. Pour la première fois, nous étions salariés dans la maison familiale. Mon frère était déjà chef, mes parents dirigeaient et transmettaient. Tout cela s’est déroulé naturellement. Puis à La Colline du Colombier, le chef de cuisine et le directeur sont partis. En 2020, le lieu est devenu une sorte d’incubateur sous la tutelle de mes parents. La clientèle y était différente de celle de la maison mère. Nous avons travaillé les saisons jusqu’en 2023, l’hiver, nous revenions travailler en famille. Fin 2023, après avoir réfléchi à une prise d’indépendance, nous avons eu envie de créer notre propre restaurant. À ce moment-là, La Colline était à vendre et nous l’avons rachetée. C’était un lieu saisonnier, qui demandait énormément d’investissements afin d’imaginer et de créer un lieu qui nous faisait rêver, nous avions besoin de renouveler et de transformer pour s’approprier les lieux. D’une certaine manière, c’est une transmission rapide, un peu affranchie pour nous. Nous avions déjà géré cet endroit pendant quatre ans. Nous avions pris des décisions, assumé des risques. Même si mes parents et mon frère nous ont accompagnés, nous avions déjà une autonomie opérationnelle. Nous avons entrepris de gros travaux : isolation pour ouvrir à l’année, refonte complète des cuisines… Nous avons volontairement gardé les travaux secrets pour faire découvrir le lieu transformé six mois plus tard à mes parents. Nous avons conservé l’ADN tout en créant le nôtre, naturellement.
Vous avez choisi de ne pas être au cœur du trois étoiles mais de porter votre projet à La Colline du Colombier. Qu’est-ce que cela dit de votre identité et de la manière dont vous vivez l’héritage Troisgros ?
Je crois que c’est assez naturel. Comme pour beaucoup d’enfants, cela s’impose sans qu’on le théorise. On continue tout en renouvelant. Mes parents ont fait la même chose en leur temps. Ils ont pris des risques. Ils ont déplacé la maison. Ils ont créé La Colline il y a vingt ans. Je pense qu’ils sont fiers que nous poursuivions cette dynamique, tout en affirmant notre identité. Pour moi, la transmission ne se limite pas à un lieu ou à une étoile. C’est la passion d’entreprendre, de recevoir, de discuter, d’être présent dans la maison familiale. C’est une culture du détail et du sens.
Hériter d’un nom, c’est aussi hériter d’un niveau d’exigence. Quelles sont les valeurs qui vous ont été transmises et celles que vous avez construites ?
Les valeurs transmises sont claires : l’exigence, la créativité, la remise en question permanente, l’esprit de famille. Nous sommes trois enfants engagés dans cet univers. Ce n’est pas si courant. Nous avons grandi avec des parents passionnés. L’amour du travail nous a été transmis très tôt, la passion, elle, est venue en pratiquant. Ce que nous construisons aujourd’hui, nous l’avons appris avant. Mais j’ai aussi construit quelque chose avec Lisa. Travailler en couple est une force immense dans ce métier, je l’ai vu chez mes parents : être deux permet d’aller plus loin, d’encaisser les périodes difficiles, de progresser en continu.
Quand on arrive derrière plusieurs générations, quels écueils faut-il éviter ?
Au début, ce n’est pas simple. On vous attend ! On imagine que vous aurez un ego démesuré et je pense que c’est l’inverse. Cela pousse à être plus discret, plus appliqué, car on a envie de se faire un prénom… Quand on prend du plaisir à travailler, on ne pense plus au nom. Je crois que nous vivons tous les trois cela de la même manière. Nos parents ne nous ont jamais mis de pression, ils nous ont montré le métier et le sens du détail, à travers eux.
Vous travaillez en couple, dans un cadre rural, loin des codes d’un palace gastronomique. Est-ce une façon de faire vivre la marque familiale autrement ?
La Colline existait avant mais aujourd’hui, au Grand Couvert, je m’attelle à faire vivre une cuisine créative en perpétuel renouvellement. Je travaille des classiques, j’y introduis des influences japonaises, c’est mon parcours qui parle. Nous ne cherchons pas trois étoiles ici mais un lieu où l’on se sent bien, où l’on est reçu dans un esprit de maison car celles-ci deviennent rares, avec ou sans étoiles. Il y a un esprit Troisgros ici, mais différent de celui d’Ouches, plus le temps passe, plus nos identités culinaires se distinguent, même si un fil conducteur demeure.
Comment participez-vous à la pérennité de l’image Troisgros ?
Nous sommes des passeurs de bâton, personne ne nous a forcés, c’est un héritage naturel. Mon père m’a confié un jour que le moment entre les deux passations entre la génération de mon grand-père et la mienne était très vite passé. Les générations défilent vite et il ne faut pas avoir trop d’ego. Je ne sais pas si cela continuera après nous. Ce que je peux faire, c’est préserver cette identité et proposer une parenthèse aux clients qui viennent chez nous, je vis au jour le jour, en faisant du mieux possible.
Dans une fratrie engagée dans le même univers, comment préserver les relations ?
Nous parlons beaucoup. Mes parents ont organisé des réunions afin de clarifier les positions, les parts, les projets. Nous sommes deux cuisiniers, cela aurait pu être conflictuel mais ne l’a jamais été. L’avenir a été dessiné par de nombreuses discussions. César pensait que je reviendrais à la maison mère, finalement, chacun a trouvé son terrain. Il n’y a pas d’ego. Chacun fait de la place à l’autre, mon frère, ma sœur aussi, me transmettent beaucoup, m’inspirent et m’aident à me poser des questions et à continuer d’aller de l’avant.
Quels sont vos rêves ?
Que La Colline du Colombier devienne un lieu reconnu pour ce qu’il est : un endroit atypique, attirant, unique, porté par une famille passionnée. Nous voulons nous améliorer chaque jour avec Lisa. Faire découvrir notre région et peut-être, un jour, créer une autre adresse qui viendrait compléter celle-ci, tout en étant différente.
César Troisgros, De l’imprégnation à la responsabilité : apprendre à prendre sa place sans effacer l’autre
Pour vous, est-ce que la reprise a toujours été une évidence… et quand a-t-elle été abordée ?
Non, ça n’a pas toujours été une évidence. Quand on grandit dans un univers comme celui-là, on ne se rend pas compte de l’environnement dans lequel on baigne. On passe beaucoup de temps au restaurant, on y est présent, mais on ne mesure pas, enfant, ce que cela implique réellement comme projection, comme trajectoire, comme destin possible et surtout, on n’a pas nécessairement les mots pour le formuler. Très tôt, j’ai été confronté au regard de l’entourage : il y a ces mots, ces phrases, ces attentes implicites des clients, des amis, des proches, des gens qui vous voient déjà dans une case. Quand on est adolescent, cela peut peser d’une manière particulière, même si ce n’est pas formulé comme une pression familiale directe. C’était pareil pour Léo, un peu moins pour ma sœur. À l’adolescence, mes parents m’ont laissé une liberté de choix réelle sur mon avenir. Je pensais faire autre chose, dans la musique ou le son, je n’avais pas, à ce moment-là, l’idée d’une reprise comme une évidence ou comme un plan tracé d’avance. J’ai finalement décidé de me lancer dans la cuisine car à 17 ans, j’ai pris la mesure de ce métier, j’ai vu mes parents heureux dans leur quotidien. C’est quand j’ai commencé mon propre parcours que j’ai compris ce que cela signifiait vraiment. Il y a des choses qui sont en nous par imprégnation : la sensibilité, les goûts, les produits, autant de repères qui s’installent sans qu’on s’en rende compte, mais cela ne veut pas dire qu’on est « meilleur » que les autres, même si on est attendu au tournant, et en même temps, cela ouvre des portes. Mes parents ne nous ont jamais poussés à faire ça même si depuis notre naissance, par la présence, par la vie autour de la maison, par la manière dont le métier occupait l’espace, la transmission était quotidienne.
Sur le plan patrimonial, la question de la transmission a commencé à prendre forme en 2011, quand je suis rentré à Roanne. La veille de mon départ pour le Japon, il y a eu la catastrophe de Fukushima. J’ai commencé à travailler en cuisine à Roanne… et je ne suis jamais reparti. En 2013, mes parents m’ont posé une question très importante : celle du déménagement. Est-ce que le projet à Ouches m’intéressait ? Est-ce que j’allais rester ? C’est un moment clé, parce que cela engageait un avenir, une vision, une transformation de la maison, bien au-delà d’une simple continuité.
Quand la transmission a été concrètement abordée, qu’est-ce qui a permis que ce passage de relais se déroule sereinement entre générations ?
Pour moi, ça a commencé par la transmission en cuisine. J’ai travaillé dans l’équipe présente, d’abord comme chef de partie, puis sous-chef et enfin comme assistant de mon père. Cela m’a donné une place dans le collectif, au sein d’un système déjà structuré, et ça m’a permis d’apprendre l’outil, les codes, les exigences, les rythmes, mais aussi les détails invisibles : la manière dont une maison fonctionne, la manière dont une équipe réagit. Ensuite, il y a eu toute la partie culinaire : l’évolution, les responsabilités au sein de l’entreprise, puis, progressivement, un autre volet s’est imposé avec le poste de direction générale.
Le passage de relais officiel demeure difficile à quantifier parce que, précisément, ça ne s’est pas fait en une fois mais petit à petit, dans des temps longs, au point qu’on ne s’en rend pas forcément compte. Il y a aussi tout un volet économique et social qui prend des années. Je dirais que ces cinq ou six dernières années ont été particulièrement structurantes sur ce plan-là. Je n’ai pas forcément pris exemple sur mes aïeux de manière consciente, mais mes parents, eux, avaient retenu le positif de leur propre histoire, et écarté le négatif. Ils avaient constaté que mes grands-parents avaient un peu trop attendu au niveau culinaire, au niveau représentatif, même si cela s’était bien passé finalement, ils n’avaient pas envie de reproduire ce schéma.
De mon côté, j’ai été mis en avant assez tôt par mon père. Il m’a permis de me faire un prénom. Aujourd’hui, à 40 ans, je suis assez en confiance, mais je n’ai pas envie que mes parents s’arrêtent totalement pour autant. Il y a une forme d’équité à préserver.
Dans votre propre parcours, qu’est-ce que vous estimez avoir particulièrement bien réussi dans cette prise de responsabilités… et qu’est-ce que vous feriez différemment aujourd’hui ?
Ça se passe très bien. Pour moi, une transmission réussie, c’est un ascenseur : ceux qui transmettent et ceux qui reçoivent doivent être dans le respect, la patience, l’effort, le don. Il faut trouver le bon dosage. Il faut accepter qu’une jeunesse puisse avoir des idées. Il faut trouver la juste façon d’être ensemble. On entend souvent la même tension : « en bas », on veut aller trop vite ; « en haut », on n’accepte pas que ça change. Chez nous, tout l’équilibre qu’il y a eu a permis de préserver l’équilibre des équipes, il n’y a jamais eu de sensation de flottement.
J’ai encore aujourd’hui auprès de moi des personnes qui ont travaillé avec mon grand-père. Elles nous ont suivis parce qu’on s’est toujours écoutés et parce qu’on ne laisse pas aux équipes la possibilité de « jouer » entre les autorités. Les équipes embrassent l’histoire : elles en sont dépositaires, elles la portent avec nous.
Entre frères, comment vous êtes-vous organisés pour que la maison profite de vos compétences respectives sans créer de zones de friction ? Comment se répartissent aujourd’hui les décisions entre vous, votre père et votre frère ?
Déjà, il y a la différence d’âge : nous avons sept ans d’écart. Quand Léo a commencé, j’étais déjà à Roanne, je l’ai accompagné et assez vite, je l’ai considéré comme mon égal. À Ouches, ça s’est toujours bien passé. Il avait envie de faire d’autres expériences pour évoluer. Et ensuite, il y a eu l’opportunité pour lui de reprendre La Colline du Colombier, dans une autre logique, avec une transmission économique différente.
Aujourd’hui, nous sommes ensemble dans l’univers Troisgros, mais avec notre propre maison, entre patrimoine et évolution. C’est tout près, mais chacun est dans ses affaires. Il y a eu beaucoup de réflexion, et l’encouragement de mes parents. Nous faisons vivre le nom Troisgros avec un respect commun, en étant centrés sur ce que l’on fait. On communique beaucoup. On est sur les mêmes longueurs d’onde, même si nos personnalités sont différentes.
Quel conseil donneriez-vous à une fratrie qui reprend une entreprise familiale : les questions humaines et pratiques à traiter absolument pour mettre toutes les chances de son côté ?
Si la fratrie travaille ensemble, c’est tant mieux, mais il faut partager les rôles. Il ne faut pas que celui qui reprend le flambeau donne le sentiment qu’il ne fait pas travailler ses frères et sœurs, ou qu’il s’approprie tout. Il faut garder la tête sur les épaules. Être bien conseillé et prendre le temps, c’est la clé.
Il faut s’entourer des bons conseils, administratifs et sur le terrain. Il faut écouter, respecter, parler, sans laisser de zones d’ombre ou de jalousie potentielle s’installer. Si on était trois, ce serait génial, mais dans l’opérationnel, ce serait peut-être plus compliqué dans la même maison, même si j’ai idéalisé cela à un moment, c’est bien que chacun ait trouvé son terrain.
Quelle a été, pour vous, l’étape la plus structurante dans la passation avec votre père ?
Un jour il m’a dit : « Ne m’attends plus en cuisine. » Il voulait encore valider et créer avec moi, mais je voyais qu’il prenait du recul sur notre tandem, notamment à la suite du film réalisé par Frédérick Wiseman. Ça n’a pas forcément changé mon quotidien immédiatement, mais ça m’a fait basculer : je me suis mis à faire avancer les choses sans l’attendre, sur la partie cuisine et petit à petit les décisions de l’entreprise.
Aujourd’hui, il est présent en cuisine si j’ai besoin, il est disponible en permanence, il adore le relationnel avec les clients, les projets, mais aussi la représentation de la maison dans les événements, il ne travaille plus le soir par exemple. On partage encore beaucoup de choses, il continue de m’accompagner sur beaucoup de détails, mais chaque jour qui passe, peut-être un peu moins. Mes parents sont précieux : dynamiques, jeunes, vifs d’esprit, avec une énorme expérience. Naturellement, ils lèvent le pied sans se presser, ni quitter cette vie professionnelle qui les anime toujours avec passion.
Parmi les fondamentaux Troisgros, quels sont ceux que vous défendez le plus et ceux sur lesquels vous avez introduit votre propre style ?
Les fondamentaux de la maison sont l’hospitalité, la sincérité, le goût, la singularité dans le respect familial d’une histoire, l’art de la table, la décoration, la cuisine, la créativité quotidienne chez nous depuis trois générations, et la liberté de créer. Ma cuisine est imprégnée de mon histoire familiale, mais aussi de mon expérience. Quand je crée un plat, je cherche quelque chose de nouveau, tout en étant nourri par ce que je sais et cela est forcément marqué par l’empreinte familiale.
Que souhaitez-vous bâtir pour la maison dans les cinq prochaines années ?
J’aimerais continuer à faire grandir notre lieu à Ouches. Peut-être avec un autre restaurant sur place, pour une clientèle qui réside chez nous et une clientèle locale. Peut-être quelques chambres supplémentaires. Continuer de finaliser cette transmission avec la même sérénité. Organiser la suite. Et que mes parents puissent aussi profiter de la vie.
Michel Troisgros, le temps de la passation : déléguer sans disparaître, transmettre sans retenir
Votre génération est aujourd’hui dans un temps de passation. Comment vivez-vous cette période ?
Je suis comblé, heureux de voir mes enfants s’épanouir dans leurs maisons et toujours aussi unis. Leur aspiration est différente mais ils ont en commun la fibre de l'hospitalité. Je suis à leur écoute pour les aider, que ce soit dans leur quotidien ou pour regarder plus loin.
De nombreux amis chefs sont dans cette situation où il faut apprendre à passer et en même temps se réinventer. C’est un drôle de sentiment, entre fierté et appréhension.
Vous avez accompagné une transmission sur un temps long. Avec le recul, quel a été le bon rythme pour laisser la place tout en restant présent ?
Depuis des années déjà, nous avions cet objectif mais sans trop le formuler pour ne pas créer d’obligation. C’est en observant César progresser, en le voyant prendre encore plus de responsabilités que les choses se sont dessinées. Il espérait que son frère le rejoindrait pour partager l’aventure à deux mais Léo a finalement décidé de ne pas être à ses côtés afin de continuer ce que nous avions entrepris à la Colline du Colombier. C’est à ce moment-là que César a franchi un cap. Il a d’abord été déçu puis il a fait face et s’est structuré en conséquence.
Quelles décisions ou responsabilités avez-vous choisi de confier en premier à César ?
Comme ça fait quatorze ans que l’on travaille ensemble, ça remonte à loin. Mais je dirais que c'est quand il a été nommé chef de cuisine en 2014. C'est à ce moment-là que ses premiers plats ont vu le jour. Je les modifiais encore mais l’initiative venait de lui. Peu à peu, il a pris de l'assurance mais il a fallu des années pour que je lui laisse totalement les rênes. C’est le documentaire « Menus-plaisir » qui m’a aidé à passer la main. Je me suis vu faire la cuisine avec une autorité sur mes enfants alors que c’était inutile. En me retirant, César a redoublé d’efforts et s’est épanoui.
Quel est aujourd’hui votre rôle dans la maison ?
Je m’occupe à peaufiner des détails, j’observe beaucoup plus à droite et à gauche, en prenant exemple sur Marie-Pierre. Je suis toujours présent pour aider ou suppléer César en cuisine ou lors d’évènements extérieurs. Avec nos sommeliers, je continue à rendre visite aux vignerons et à enrichir notre carte de nouvelles références. J’échange quotidiennement avec Romain, notre chef pâtissier, pour le plaisir. J’ai toujours aimé la pâtisserie.
Quels principes ou valeurs souhaitez-vous absolument voir perdurer avec la nouvelle génération ?
Le respect, l’humilité, le courage. Nos trois enfants sont porteurs de ses valeurs. Ils ont aussi le sens de la famille et les pieds sur terre. Ils sont attachés à leurs équipes, ils sont très présents. Leur ambition est d’embellir leurs maisons respectives.
Quels pièges un chef transmettant à ses enfants doit-il absolument éviter ?
Le danger est de se croire unique et irremplaçable. C’est assez courant pour un Chef auréolé qui a été encensé toute sa carrière. Un autre risque serait de ne partir qu’à moitié. Et là-dessus je dois rester vigilant.
Comment voyez-vous l’évolution naturelle de la maison sous l’impulsion de vos fils ?
César et Léo évoluent avec conscience et responsabilité des enjeux sociaux et environnementaux. Chacun de leur côté, et à leur façon, ils continuent à faire rêver et rayonner ce joli nom.
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Vous avez traversé plusieurs passages de relais dans la famille. Qu’est-ce qui change concrètement dans le fonctionnement d’une maison lors d’une transmission ?
Dans notre cas, la transmission avec mes beaux-parents a été très longue. Ils étaient très présents, très investis et nous avions, Michel et moi, envie d’affirmer notre personnalité. Ce n’était pas forcément bien compris au départ. Avec le recul, je pense que c’est une étape presque inévitable dans une maison familiale : le désir d’exister par soi-même, de faire différemment, sans renier le passé.
Le véritable déclic, pour nous, a été la création de La Colline du Colombier en 2006. C’était une forme d’échappatoire, un lieu pour créer quelque chose à nous deux, hors du cadre immédiat de la maison face à la gare. Ce goût de la campagne nous a amenés à réfléchir autrement à l'avenir. Petit à petit, l’idée que la maison Troisgros puisse être à la campagne s’est imposée.
Quand César est arrivé, il a pris le poste de chef de cuisine, la maison avait déjà cinquante ans d’existence, il y avait de gros travaux à faire et le déménagement à Ouches s’est alors imposé comme une évidence. César a donc été associé très tôt à cette réflexion, il a collaboré aux travaux, il a pris la maison en main progressivement. De ce fait, la transmission s’est faite plus naturellement pour lui que pour nous à notre époque.
Quel rôle avez-vous joué, vous, en tant que maman et épouse, dans cette transition qui s’est étalée sur plusieurs années ?
Le rôle de maman dans notre métier est d’autant plus difficile que le temps présent dans l’entreprise est important : des horaires comprenant le soir, les week-end et jours fériés…Une bonne organisation et un équilibre travail/famille à maintenir constamment. Ligne de conduite que j’avais en tête.
César a choisi sa voie sans que nous le poussions. Mon rôle maintenant n’est pas de décider à sa place, mais de l’accompagner.
Ma nature est plutôt d’aller de l’avant…J’ai cru profondément au projet de Ouches. J’ai aussi été très présente dans les moments de doutes et de questionnements en restant optimiste.
Quels repères ou quelles valeurs avez-vous tenu à transmettre à vos enfants ?
L’honnêteté, avant tout, avoir les pieds sur terre, et beaucoup de respect. Ce sont des valeurs simples, mais fondamentales. Comme toutes les mamans, j’ai essayé de transmettre des idées positives. Le fait de rester soi-même, de ne pas se laisser griser par un nom, d’être humble.
Comment avez-vous préservé l’harmonie familiale et professionnelle pendant cette période de changement ?
Quand les enfants étaient petits, j’imposais un dîner tous les soirs à 18 h 15 avec des repas rapides, mais un moment familial précieux. C’était le seul moment où nous pouvions être tous ensemble en semaine, hors du contexte du restaurant, avant que Michel et moi repartions travailler. C’était important pour moi que la cuisine du soir se fasse à la maison et non au restaurant. Ils en ont, je crois, un bon souvenir, c’était un repère. De manière plus générale, j’ai toujours beaucoup parlé avec eux. Être à l’écoute, expliquer, mettre des mots. Dans une famille où le travail prend beaucoup de place, la parole est essentielle pour éviter les malentendus et les frustrations silencieuses.
Comment percevez-vous aujourd’hui la complémentarité entre Michel, César et Léo ?
Le film de Frédérick Wiseman a beaucoup changé les choses. Michel s’est rendu compte qu’il était très omniprésent avec César et Léo, il a pris conscience à ce moment-là de la nécessité de se dégager un peu, de leur laisser plus de liberté. Cela a libéré beaucoup de choses, pour eux comme pour nous.
Michel est très admiratif du travail de César, du virage qu’il a pris dans sa cuisine, de la manière dont il a affirmé sa personnalité. César est toujours à l’écoute de ses éventuels commentaires ;
Avec Léo, Michel se permet peut-être davantage de conseils, parce qu’il est plus jeune. Mais Léo fait aussi son chemin, à sa manière, avec Lisa. Dans la transmission, nous avons beaucoup accompagné nos enfants, mais sans jamais les forcer, nous leur avons laissé le choix, la liberté, nous n’avons pas eu peur qu’ils se trompent. Et d’ailleurs, se tromper n’est pas si grave… Rectifier est tout aussi intéressant.
La première transmission, celle de Michel avec son père et son oncle, s’est faite dans un contexte très différent, avec une clientèle différente. Michel a fait un vrai travail d’analyse de sa propre histoire pour ne pas reproduire certains écueils. Cela a été une grande force dans la manière dont il a accompagné nos fils.
Quel souhait formulez-vous pour la maison et pour la famille dans les prochaines années ?
J’espère qu’ils seront toujours heureux dans ce métier, comme moi je l’ai été et qu’ils puissent l’exercer sans tracas inutiles, sans pression excessive. Pour les générations à venir, soit déjà 6 petits-enfants… L’avenir le dira.
Ce que je souhaite avant tout, c’est que cette belle maison reste une maison vivante, magique, féérique…et sincère.
À Ouches comme à La Colline du Colombier, la transmission chez Troisgros ne relève ni d’un retrait brutal ni d’une prise de pouvoir symbolique. Elle s’apparente davantage à un glissement maîtrisé, fondé sur la discussion, l’anticipation patrimoniale et une redistribution progressive des responsabilités. Michel et Marie-Pierre n’ont pas quitté la scène ; César et Léo n’ont pas cherché à la bousculer. Entre autonomie assumée et fidélité à des fondamentaux : hospitalité, exigence, humilité, la maison poursuit son évolution sans rupture spectaculaire. Une transmission réussie n’est peut-être rien d’autre que cela : une continuité qui accepte la transformation…
Publié par Julie GARNIER
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